LA PETITE REVUE
Critique littéraire et théâtrale
May 22, 2026
Portraits de femmes
Vingt-cinq ans après le meurtre d’Osmond en 1992, cinq femmes reviennent tour à tour sur cette période de leur passé : la tante Lidia, vieille dame franche et caustique ; la sœur Amelia, alcoolique mais plus lucide qu’il n’y paraît sur les faits ; l’amie Henriette, journaliste en quête de vérité ; l’amante et meurtrière qui tire les fils, Serena Merle ; et Isabelle, la femme blessée et sous emprise. En creux, le portrait d’un homme froid, cruel et manipulateur.
Par une habile construction polyphonique, ce roman-chimère – monstre composite de formes diverses – propose un faux roman policier autour de cinq formes narratives : un mail, un soliloque, des notes pour un article de journal, une psychanalyse et un récit classique. À l’origine de ce dévoilement progressif, le désir d’Henri, petit-fils de la victime, de connaître la vérité.
La succession des voix féminines joue sur une subtile tension : le meurtre, élucidé dès le début du récit, conserve une certaine part d’ombre. Mais là n’est pas l’intérêt premier du roman qui offre cinq beaux portraits de femmes sur trois générations, dans l’atmosphère des années 80 et leur univers musical, d’Adriano Celentano à Raffaela Carrà. L’action, entre l’Italie et la côte normande, évoque toute une tradition littéraire. Le roman est aussi un hommage ludique au « Portrait de femme » d’Henry James, écrivain fétiche de Julie Wolkenstein, par ailleurs universitaire et traductrice de la littérature anglaise. On reconnaît en effet, dans les personnages de « Chimère », la jeune Isabel Archer qui tombe dans les bras du cruel Osmond, poussée par la manipulatrice Mme Merle, ou encore le cousin Ralph sous les traits de Raphaël, malade du sida.
Cette « chimère » apparaît donc comme un réjouissant jeu littéraire mené d’une main de maître, ce qui n’enlève rien au plaisir de la fiction.
A.K.
Julie Wolkenstein, « Chimère », P.O.L, 2026, 384 pages.
