LA PETITE REVUE
Critique littéraire et théâtrale
Feb 2, 2026
Le « roman vrai » du procès de Nuremberg
La vaste enquête menée par Alfred de Montesquiou pour « Le crépuscule des hommes » repose sur un constat paradoxal : tout le monde a entendu parler du procès de Nuremberg mais rares sont ceux qui en connaissent les enjeux réels. Le premier Tribunal militaire international siège du 20 novembre 1945 au 1er octobre 1946. Outre les juges et procureurs, plus de 400 juristes, 300 journalistes, photographes et cameramen assistent au jugement des 22 accusés.
Pour raconter cet événement, Alfred de Montesquiou adopte le point de vue des journalistes. Aux côtés de célébrités comme Joseph Kessel, Martha Gellhorn, John Dos Passos ou Elsa Triolet, le jeune photographe Ray D’Addario, la chroniqueuse judiciaire communiste Madeleine Jacob, Ernst Michel, rescapé des camps, Boris Polevoï, correspondant vedette de la « Pravda », rendent compte pendant de longs mois des documents, témoignages et tensions qui marquent les audiences.
Utilisant lui-même une méthode journalistique de mise en récit du réel et de pluralité des regards, Montesquiou pointe un enjeu essentiel, bien compris notamment par les américains : la médiatisation. Le succès de Nuremberg se joue moins au prétoire que dans la façon dont le procès sera mis en récit. À partir de faits et de personnes réelles, l’auteur construit habilement un « roman vrai » en donnant vie aux archives par la narration et la construction de personnages. Le récit oscille entre huis-clos judiciaire et journalistique dans une ville en ruines encore menacée par des actions nazies.
Les horreurs dévoilées au palais de justice et les temps forts du procès (projection du film « Nazi Concentration Camp », témoignage de l’ancienne déportée Marie-Claude Vaillant-Couturier, interrogatoire de Göring) sont ainsi tempérées par l’amitié qui naît entre les correspondants lors de fêtes organisées au château ou au bar tenu par le sergent américain David, auteur de cocktails aux noms de circonstance : le sir Churchill ou le John Woods, bourreau de Nuremberg.
La diversité des regards des journalistes – anciens résistants, combattants, déportés, riches ou pauvres, inconnus ou célèbres, américains, anglais, russes ou français – permet à Montesquiou d’aborder de multiples problématiques : la divergence des visions entre le procureur Robert Jackson, soucieux du formalisme judiciaire (au risque d’enliser le procès sous l’accumulation des documents, preuves et témoignages) et le général William Donovan, officier du renseignement partisan d’un procès plus dynamique et médiatisé ; la montée des tensions entre occidentaux et russes sur fond de début de la guerre froide ; la réticence à laisser une place aux allemands, difficilement dissociés du nazisme ; le traitement des accusés dans un épineux équilibre entre droit et éthique face à de dangereuses personnalités comme Göring. Le roman offre ainsi des pages passionnantes autour de Burton C. Andrus, chef des geôliers de la prison.
Entre roman et essai (le livre a été lauréat du Renaudot Essai, mais figurait également sur la liste du Goncourt), « Le crépuscule des hommes » est un récit riche, dense et d’une grande fluidité. On pourra compléter cette lecture par le documentaire du même auteur et tout aussi passionnant, « Au cœur de l’Histoire : le procès de Nuremberg », disponible sur Arte tv.
A.K.
Alfred de Montesquiou, « Le crépuscule des hommes » ; Robert Laffont, 2025, 384 p.
« Au cœur de l’Histoire : le procès de Nuremberg », disponible sur Arte tv jusqu’au 17 mai 2026.
