LA PETITE REVUE
Critique littéraire et théâtrale
Nov 6, 2026
Je t'aime, moi non plus
Printemps 1935. À près de soixante-dix ans, Suzanne Valadon (Catherine Hiegel) traverse une période difficile. L’ancienne modèle de Jean-Jacques Henner et Puvis de Chavannes vit désormais séparée de son second mari, André Utter, de vingt ans son cadet. Sa santé est fragile : son médecin (Marc Prin) lui prédit « un an, au plus » à vivre. Sa carrière est éclipsée par celle de son fils, Maurice Utrillo (Christophe Paou). Mais surtout, celui-ci s’apprête à épouser Lucie Valore, la meilleure amie de sa mère. Hospitalisée après une chute (elle est tombée en courant après le taxi qui emportait Maurice et sa future femme), elle n’a plus que deux souhaits : sortir pour retrouver son atelier et revoir son fils.
C’est peu dire que les relations entre Valadon et Utrillo furent difficiles. L’enfant, de père inconnu, fut confié dès sa naissance à la mère de Suzanne. Mauvaise idée : la grand-mère, pour calmer l’enfant, ajoutait parfois de l’eau-de-vie à ses biberons. Alcoolique dès l’adolescence, Maurice fit de multiples cures de désintoxication. Initié à la peinture par sa mère qui espérait le guérir de ses addictions, Utrillo devint rapidement un concurrent pour Suzanne. L’affrontement de ces deux peintres, opposés dans leurs caractères comme dans leur technique picturale, constitue un matériau théâtral riche. La pièce de Corinne Samama (autrice d’un livre sur le sujet [1]) et Jean-Benoît Patricot restitue assez habilement les enjeux complexes de cette relation nourrie de culpabilité, de rancœurs, de rivalité et, ose-t-on espérer, d’amour et d’admiration réciproques. Dense sans être didactique, le texte, s’il n’évite pas quelques facilités, est convaincant.
Sur le plateau, le face-à-face apparaît un peu déséquilibré. Catherine Hiegel est, une nouvelle fois, éblouissante. La comédienne fait siennes les failles de Valadon, ses contradictions, son irrépressible soif de liberté. On ne voit jamais une comédienne au travail, mais une femme ambiguë, brisée : c’est du grand art. À ses côtés, Christophe Paou est plus démonstratif, plus appliqué, mais il est sans doute difficile d’exister sur un plateau face à une partenaire aussi vibrante. La mise en scène de Dan Jemmett, efficace, donne un rythme soutenu au spectacle et se clôt sur une image de toute beauté. Cet ultime instant suspendu justifierait presque à lui seul la soirée.
Y. A.
« Suzanne », Théâtre Montparnasse, jusqu’au 20 décembre 2026 (durée : 1h15).
[1] « Utrillo, mon fils, mon désastre selon Suzanne Valadon », Corinne Samama, HD ateliers Henry Dougier, 2024.